Carnet d’Histoire… Valence d’Agen – Auschwitz

Carnet d‘Histoire… Valence d’Agen – Auschwitz

Auschwitz
1943

Vendredi 2 juillet 1943, réveil à 6 h ; en nous dirigeant vers l’usine, nous voyons des femmes portant un OST sur la poitrine ! C’étaient des ukrainiennes, cinquante mètres plus loin, on croise un défilé en pyjamas gardé par cinq ou six sentinelles…c’étaient des juifs et détenus politiques…il y en avait au moins 160 000 ici ! Ce jour-là, nous recevions notre ausweis et nous nous installions au camp français.

Samedi 3 juillet : on nous donne notre nouvelle adresse : Buchenwald West bloc 221 Auschwitz 018…et le travail devenait notre habitude !…comme le «rata national»…notre repas favori !

Vendredi 14 juillet : nous sortons nos drapeaux tricolores. Les kapos sont fous de rage (le drapeau tricolore est aussi dessiné sur le cahier !).

Dimanche 25 juillet, enfin jour de repos, nous allons au restaurant à Kattowitz !

Chaque journée qui s’égrène reçoit une note sans cesse renouvelée…

Jeudi 11 novembre : Fête de la Victoire, nous sommes libres toute la journée !

Vendredi 31 décembre : elle est morte (l’année 43 !).

1944

Samedi 1er janvier 1944 : aujourd’hui, Premier de l’An…il faut travailler tout de même !

Dimanche 6 février : nous commençons à en avoir marre…à quand la quille !

Mardi 22 février : reçu une lettre de chez moi et une d’A. ma fiancée (et future épouse).

Dimanche 5 mars : le travail devient de plus en plus dur. Les fritz commencent à nous faire ch… ! Le séjour en Allemagne étant plus long que je ne croyais, je me vois dans l’obligation de commencer un autre cahier.

Lu et approuvé par les membres de l’A.A.I. : Amicale des Anciens de l’Infirmerie  que nous avions créée à notre départ pour l’Allemagne pour rester ensemble tous les 7, et nous soutenir dans la mesure du possible. J’y étais responsable du ravitaillement.

Fin du cahier mais non du sejour en Allemagne !

Mardi 14 mars : journée mémorable, j’ai reçu une lettre de ma fiancée A..

Jeudi 30 mars : je vais chez le dentiste, il m’arrache une dent et me donne 8 jours de repos, ça vaut bien ça ; le lendemain, je reçois le colis du 15 février ! Qui a mis longtemps pour venir !

La vie s’écoule, les notes en témoignent : attente de lettres, de colis, des alertes où nous sortons des baraques et allons dans les abris en entendant la DCA de Kattowitz répondre aux attaques aériennes, du sport et des matches entre les divers blocs du camp…les jours de paye en RM (reichsmark), de piqûres…des sorties au village d’Auschwitz, le rata, chou, margarine ,…le travail : manutention dans les wagons de briques, de ciment, de tuyaux, de ferraille,…

Il n’y a pas dans ces cahiers de mention du Débarquement en Normandie du 6 juin 1944 ?

Vendredi 30 juin : nous avons appris que Philippe Henriot avait été assassiné à Paris !

NDLR : Philippe Henriot, collaborateur avec l’occupant nazi, était secrétaire d’état à l’information et à la propagande sous le gouvernement de Philippe Pétain ; il a été assassiné le 28 juin 1944.

Dimanche 20 août : levé à 4 h 30 ; premier bombardement d’Auschwitz à 10 h 40. Notre firme est complètement démolie, des morts, des blessés, nous avons juste eu le temps d’aller aux abris.

Vendredi 2 septembre : levé à 4 h 30 ; je vais à la visite et le docteur me donne 3 jours de repos !

Mercredi 13 septembre : deuxième bombardement d’Auschwitz à 10 h 30 ; les bombes me tombent à 50 m. Nous avons eu chaud cette fois…couché à 22 h. Pas de lettre.

Mercredi 11 octobre : je vais à la visite, j’ai 3 jours de repos ; je me les prolonge jusqu’à lundi.

Vendredi 10 novembre : première neige.

Dimanche 19 novembre : alerte de 12 h à 14 h. Mauvaise ambiance dans l’équipe, notre grand copain Depeyre quitte le chantier à cause d’un mouchard. Couché à 24 h car je suis allé au théâtre organisé par les civils.

Vendredi 1er décembre : levé à 9 h, j’ai fait ma grasse matinée. Bonne journée. Message de la Croix-Rouge suisse de nuit.

Lundi 18 décembre : troisième bombardement d’Auschwitz !

Mardi 26 décembre : quatrième bombardement d’Auschwitz, 15 morts, 4 brûlés et 15 blessés…c’est un vrai désastre !

Dimanche 31 décembre : nous espérons que 1945 nous ramènera chez nous voir ceux que l’on aime ! Je reste à la baraque toute la journée à jouer aux cartes. Couché à une heure du matin.

1945

Samedi 20 janvier 1945 : toute la matinée, il y a alerte. Le dimanche 21 janvier, nous nous couchons à 20 h tout habillés en cas de départ. A 23h, on nous réveille ; nous allons partir à minuit et quart ; nous quittons le Lager II (partie II) pour notre nouvelle destination inconnue ? C’est la pagaille, un désastre incroyable. Nous sommes partis 8 000 à ce convoi par marche forcée ; nous arrivons à Bielitz le lundi à 17 h (40 km). Les polonais nous donnent à manger.

Mardi 23 janvier : 20 km de plus ; mercredi idem ; jeudi 40 km ; vendredi 37 km ; samedi 10 km ; dimanche 15 km. Nous arrivons à Echersdafs ; lundi repos ; mardi 15 km ; mercredi 15 km de plus et arrivons à Bern. Jeudi 1er février, 18 km à faire pour arriver à Stemberg à 14 h ; vendredi 2 février nous attendons le train.

Samedi 3 février : lever à 7 h ; le train est prêt, nous démarrons à 19 h et arrivons à Olmutz à 24 h. Arrivés à Prague à 7 h du matin le lundi 5 février ; arrivés à Prina à 17 h 30 ; jeudi 8 février, nous logeons dans les péniches puis au village de Ratmansdorf dans une école où une vie s’organise avec la débrouille. Nous sommes gardés par de vieux allemands. Des avions anglais et américains survolent nos colonnes.

Samedi 24 février : à 9 h nous partons pour le nouveau lager situé à 2 km de Konigstein ; nous sommes logés dans des baraques comme à Auschwitz. Le travail reprend.

Vendredi 2 mars : nous sommes à Pirna (près de Dresde) et alentour, nous effectuons divers travaux de manutention et ravitaillement.

Lundi 16 avril : le matin nous portons un allemand au cimetière ; il avait été tué la veille dans un camion mitrailleur. Nous faisons le « raviteau des cantines ».

Dimanche 29 avril : lever à 6 h. Allumons un feu et attendons le départ ce soir à 16 h pour rejoindre l’autre colonne qui se trouve à Bretenau. Nous y arrivons à 17 h.

Nous arrivons le mardi 1er mai à Wassau, il fait très froid !

Mercredi 2 mai : nous apprenons que Adolf Hitler a été tué en combattant dans Berlin ; bonne nouvelle pour la journée ! Ca sent bon la quille. Départ de Wassau à 12 h, puis Freibach, Halbach, Sorgan où nous arrivons à 8 h le samedi 5 mai.

Lundi 7 mai 1945 : nous allons à Marienberg.

Mardi 8 mai : lever à 2 h. Nous partons pour la GRANDE ETAPE ! La guerre s’est arrêtée depuis ce matin à 2 h. L’occupation russe se préparait. Il faut rejoindre les lignes américaines et nous passons à Marienberg à la pointe du jour. Nous arrivons à Annaberg à 11 heures. La  marche continue toujours.

Jeudi 10 mai : 4 camions arrivent pour nous amener à Géra (à 80 km de Elfurt) ; nous y sommes à 14 h. C’est un centre de regroupement de tous les prisonniers et travailleurs. Un officier américain nous fait inscrire et désinfecter…Le vendredi 11 mai, nous embarquons pour Elfurt. Là, nous logeons dans une ancienne caserne de la wehrmacht.

Lundi 14 mai : c’est le DÉPART en train ! Toutes les villes traversées sont en ruines.

Mardi 15, Marbach ; mercredi 16, Francfurt et nous passons le Rhin ; jeudi, ralentissement dans l’avancée ; vendredi, Saarbrucken ; samedi 19, Longwy puis Metz où nous descendons du train et partons à pied dans un centre d’accueil, à 20 h nous embarquons pour Revigny ou nous arrivons à 3 h du matin, centre d’accueil pour la journée ; lundi 20 mai, nous roulons autour de la capitale à 8 h du matin ; Bourges ; Limoges ; Périgueux ; Brive ; Souillac ; Gourdon ; Cahors ; Montauban où nous arrivons à une heure du matin ; là, centre d’accueil où nous cassons la croûte et à 3 h 45 nous prenons le train pour VALENCE !… »

Valence d’Agen
22 mai 1945

C’est donc après un “périple” de plus de 5 000 km (aller-retour) que Louis revint chez lui à Valence d’Agen le 22 mai 1945.

Il avait été contraint au travail en pays ennemi pendant un an, onze mois et UN jour ! Parti d’Auschwitz depuis le 21 janvier 1945, il effectua les 2 500 km de son retour, à pied pour 600 km et le reste en camion puis en train. Une histoire qui se termina bien pour lui… et pour ses six compagnons qui ont vécus cette “aventure”, réunis, du début à la fin.

En guise de complément :

Le chantier n° 28, dit « Péguy », de la province Pyrénées-Gascogne, était basé à Castillon-en-Couserans (Ariège), puis à St-Germain-des-Prés (Dordogne) et Bergerac. Il était voué à la production industrielle le 1er février 1944 ; sa devise : « Travail notre fortune ». La vie dans les camps était près de la nature (proche du scoutisme) avec des travaux d’intérêt général (forestiers souvent), le tout dans une ambiance militaire !

 

Le STO (Service de Travail Obligatoire), concerna les garçons nés en 1920, 21, 22 ; dès novembre 1942 eut lieu la mobilisation pour les Chantiers de Jeunesse. L’Armistice du 22 juin 1940 avait supprimé le service militaire obligatoire. Les Chantiers de Jeunesse furent créés, comme sorte de substitut, le 30 juillet 1940 pour les hommes de la Zone Libre ; ils étaient placés sous l’autorité du ministre de l’éducation !

L’invasion de la Pologne par le Reich eut lieu le 1er septembre 1939. Le gigantesque camp de concentration, d’extermination et de travail d’Auschwitz-Birkenau, en Haute-Silésie, fut créé le 27 avril 1940 par Heinrich Himmler et libéré par l’Armée Rouge le 27 janvier 1945. La firme chimique, proche du camp, où Louis effectua divers et variés travaux de manutention était la firme I.G. Farbenindustrie.

OST : ostarbeiter, travailleur de l’Est ; avec des conditions de vie et de travail plus dures que pour son anagramme STO, surtout dans sa version moderne d’Organisation Scientifique du Travail… !